Baptiste Trotignon- album « Song Song Song »
En concert le 11-12 Octobre 2012 au Café de la Danse- Paris
Un rideau de pluie en guise de générique pour un film d'auteur. L'action se déroule à Paris, près de Bastille. Les pavés d'une ruelle biscornue luisent en pleine nuit comme sur une couverture de livre d'horreur. Jack l'éventreur, Landru, Petiot ont vécu ici, crois-moi. La lune se reflète dans le cœur des prostituées, et les lames de couteau appellent une chaire plus fraîche à découper.
Voilà, je sais être d'humeur badine, non ? Je suis à la recherche de Baptiste Trotignon, pianiste de jazz à la renommée bien établie. J'observe les passants, rue Lappe, depuis la salle minuscule du Sans Culotte. Dans le jus, tout jaune, tout bouillu, le bistrot antique d'avant les fortifs. Chargé d'une histoire de cœur et de vinasse, de tôliers dans le désordre et de clients trop bavards, trop saouls pour supporter la vie. Moi, j'allume une clope juste derrière la vitre, comme dans les années 80, quand c'était toléré. Bien calée sur la banquette en skaï, je fouille ma mémoire et ma poche à la recherche d'une pièce de monnaie.
Baptiste... quel joli prénom. Lunaire mime des enfants du paradis, timide amoureux d'une fille légère. Inaccessible Garance, perfide Manon...Baptiste Trotignon, pianiste de renom... Serais-tu une chanteuse post punk,un peu trop mince ? Embarrassée par la lumière excessive qui la découvre, fragile, inhabituelle, fantôme sombre dont la voix glisse hors d'elle et se déploie tout autour, elle danse des pas inédits, faussement maladroits. La virtuosité et la sensibilité d'une voix qui s'échappe d'un corps si frêle prend l'auditoire par surprise. Elle laisserait derrière elle n'importe quelle musique...elle s'égare en nous pour débusquer la corde sensible et l'éveiller par petits coups...
Ou alors, ou alors... Tu serais une brésilienne immense à la chair généreuse qui déborde d'une robe en velours rouge, prise dans un vieux rideau. La voix de la rue Mouffetard s'élève. Une voix d'exil et de faim, de rêves infinis et de destins bricolés. Avant, avant, nous dis-tu...avant, nous chantions ensemble et ma guitare était mon seul passeport. Avant, avant, la jeunesse luttait pour un avenir meilleur, une cité radieuse, la liberté d'une vie poétique. Et maintenant tu crèves. Tout simplement. Les i phone et les rêves... tu comprends, les dollars et les hyènes, tu entends ! Un clic et tu deviens une autre, un écran un miroir une vie pixélisée, pulvérisée. Comme elle chante malgré tout, le feu et la misère et les rêves étranglés...Comme elle nous tend sa voix pour que nous la rejoignions dans une communion étrange, un peu gênante pour des gens comme nous, distraits par d'autres sirènes...nous sommes injustes,alors, tu finis par te taire, par disparaître, Mônica.
Et Baptiste pendant ce temps là se cachait comme l'architecte derrière son œuvre. À la place d'un bâtiment de verre et de béton, une construction sonore en volutes et dissonances, se déployait et se renouvelait, nous invitant, nous évitant, nous contournant, nous interrogeant, se moquant de nos oreilles habituées à des rythmes constants, des mélodies dociles. Elle se moque ta musique, elle s'échappe et se laisse ballotter des percussions au piano, de la voix à la batterie, existant par elle même, croit-elle. Existant à cet instant seulement, comme un éclat de rire, comme une soirée entre amis qui se termine au petit matin, un songe, un petit miracle en pleine vie, une comète.
Ta musique, Baptiste...Ta musique !
30 oct. 2012
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