"Seuls"..
De et avec Wajdi MOUAWAD
Théatre National de Toulouse
17 mai 2008
["Seuls" est une des plus belles pièces de théatre que j'aie jamais vue. J'en rends compte à travers cette chronique subjective maladroite en espérant vous transmettre l'esprit de cette pièce sans en dévoiler le mystère et surtout vous donner envie de mieux connaître le dramaturge Wajdi Mouawad. Bonne lecture. Anatole]
Nous ne serons plus jamais seuls,
comme avant, quand ton corps bleu et mon corps blanc, attendaient, séparément, le matin core métropolis à l'odeur amandine et âcre du benzène et des pneus brûlés.Je me souvenais avec nostalgie d'un printemps doux et rond, au flanc chaud d'une colline d'épices et d'aromates, rouge safran.Je la comparais à ma table de travail aux lignes austères perdue dans l'énergie tranchante d'une mégapole, au Canada. Ma chambre était contreplaquée dans une tour immense, à peine dominée par le ciel gonflé de blizzard et de vent cristal brisant. J'observais parfois, depuis ma fenêtre, les moucherons en contrebas qui fouettaient la vie comme un cheval mauvais. Je me disais, tu pourrais maintenant, d'un seul pas, éclabousser le trottoir de ce qui reste de toi, puis je reculais et revenais à ma table puis à mon lit et à mon téléphone et à ma table et à mon lit et à ma table j'écrivais, quand mon père appelait et ma soeur aussi, et sur mon lit sous la fenêtre, d'où je pourrais d'un seul pas oublier le téléphone et ma table de travail, je rêvassais des heures entières à ce que je ne serai jamais.Tu es trop sophistiqué, je me disais- je suis un intellectuel apatride. Je ne regrette pas d'avoir quitté ma terre dorée au corps lourd et au parfum acidulé, pour une table en formica. La guerre m'aurait assassiné comme tant d'autres, quand maintenant...
Nous ne serons plus jamais seuls.
Je me souviens de ton corps bleu, flottant au dessus de moi. Je me souviens d'une nuit d'automne, sans toi. Et de ce soir où nous avons rallumé notre adolescence dans un night club stroboscopique. Nous nous aimions un peu, je crois. Nous voulions nous aimer. Nous forcions le destin, dans les bras l'un de l'autre, réclamant la chaleur, la caresse moite, pour briser tout ça, la violence de la ville et puis la solitude. La solitude, tu vois. Ma chambre contreplaquée et mon lit et ma chaise et le silence en gueule de bois et le mur en chanson ratée et le vomi sur le rebord de la fenêtre.
C'est la résonance infinie de mes idées creuses dans une ville qui ne m'entend pas. Mais je ne craquerai pas en allumette bombe. Je ne laisserai pas le désespoir comme une honte ensevelir ma vie. Non. Je continuerai ma route, vêtu d'un slip gris, et j'écrirai sur le théatre et ce qu'il nous reste de vie.
Mon ventre mou exposé, sur scène, aux projectiles...
Je ne serai plus jamais seul,
!pourtant! je deviens hurlements de couleurs vives explosion de rage en peinture éclatée contre les parois de mon crâne. Je suis refus des mots pour conclure une vie douleur. Je suis vert de mauvaise foi et mon corps, regardez mon corps, je le plonge dans un bain rouge écarlate. Je le couvre entièrement d'une peau éphémère, en gestes lents. Je ne suis plus gris et blanc. Je ne suis plus apatride arabe qu'on repousse, transparent, et mon ventre mou, regardez maintenant, c'est celui d'un kamikaze qui bleu projette en souvenir de toi, et qui n'entend pas. Ma soeur. Mon père. En ombres loin de moi. Je suis éclaboussure brune écume jaune respiration noire.
mais je veux vivre sans limite
mais je veux vivre sans limite
mais je veux vivre.
Nous ne nous aimons pas.
16 août 2008
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