Les monologues du vagin
Eve Ensler
Lieu: dans toutes les capitales du monde libre
[Les monologues du vagin, entre sociologie, psychologie et théâtre est un hymne à la libération de la femme. A travers les témoignages de femmes de tous âges et leur perception de leur sexe, le spectateur plonge au coeur de la féminité d'une manière inédite et, pour moi, bouleversante. Ma réaction à cette pièce a été d'écrire un monologue car il m'a semblé que le message principal de cette pièce est d'encourager la liberté d'expression sur ce sujet. Voici donc le petit monologue du vagin d'Anatole, le ton est libre et les mots crus.]
En jupe à fleurs, sourire figé, Super Jaimie au ralenti dans le jardin inondé de soleil et bruissant au vent marin,
je respirais de tout mon soûl la pureté de mon enfance, paradis ruisselant en équilibre au bord d'une falaise abrupte.
Innocence lumineuse des petites filles pâles que l'on protège à étouffer dans un monde en mirage.
Le désert, je détectais, le mensonge, derrière le ciel bleu, les couleurs saturées du bonheur idéal.
On colmatait les brèches que provoquaient mes questions par des rires pastels.
Le corps n'existe pas , me disait on.
Le corps n'existe pas.
Le plaisir c'est une tartine de pâté de campagne qu'on plonge dans du chocolat.
C'est un matin blême de départ en vacances aux couleurs rougies.
Une vieille 4L qui s'abîme sur les cailloux pointus des chemins forestiers.
L'océan gonflé d'eau fraîche aux reflets jade qui s'enroule autour de moi, la mollesse d'une algue.
Quelques gouttes de sang et l'évanouissement.
L'engloutissement dans ma gorge pleine, de souvenirs déshydratés.
C'est ma peau je me dis, c'est juste ma peau.
Mais il y avait comme un tabou de chair pliée, une escalope de viande molle en suspension dans le non dit.
Une chambre condamnée.
Silence, je me disais, silence.
Le corps n'existe pas,
ni l'angoisse de l'abandon.
De la falaise, je suis tombée, en robe à fleurs et nu-pieds.
mes genoux écorchés perdaient leurs croûtes
et je marchais sur les tessons de bouteilles amassés en ignorant une rive plus belle.
Je comptais les coupures, en provoquais certaines
en lui tournant le dos.
J'oubliais de pleurer, contemplant ma douleur, l'entretenant à coup de trahison et de dégoûts et de honte et de maigreur volontaire.
Jusqu'à fléchir
et tomber cette fois sans pouvoir me relever.
Mes cheveux devenus longs me liaient à la terre brune
Et propageait en chaque fibre de chaque muscle une sève anesthésiante
Mon corps, qui n'existe pas, disparut sous l'humus et les feuilles brûlées.
Repose-toi, je me disais
Repose ton corps qui n'existe pas.
Abandonne-le à la terre.
Et par osmose silencieuse, j'engraissai, m'arrondissant en courbes nourries
et j'acceptai mon expansion, et la libération de mon esprit
Je retrouvai la vue et l'odorat
et le parfum des genêts et de ta peau m'éveillèrent
Je me disais, c'est l'humus du monde entre mes cuisses écartées
c'est l'humus du monde en battements douloureux en gémissements haletants
en amour infini pour ton corps chaud contre mon flanc.
Juste une voix de plus, qui s'élève.
Libre, enfin.
16 août 2008
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