[J'ai assisté à la première de ce ballet de Bianca Li. Alors que son précédent opus m'avait divertie et impressionnée par l'efficacité de l'écriture chorégraphique, Corazon Loco, lui, m'a déçue. Alors, ma chronique, forcément, parle de ce que j'aurais aimé voir...]
Lyrique variété, un ténor barbu chante à ma gauche alors que je boude mon plaisir sur un siège inconfortable. Le velours me gratte. Ça irrite la peau.
Je me souviens du tremblement de mes lèvres, de mes membres, à ta vue, à la vue de vous tous, homme velus que j'ai voulu garder contre moi. J'ai encore en tête le chant difficile de l'amour déchirant qui corrodait mon coeur par ses notes les plus aiguës.
Ah...la fragilité de la rencontre en soie sauvage, les soupirs en robe de soirée, le doute en smoking qu'on me sert sur un plateau me laissent froide; et je soupire à mon tour, regardant ailleurs, pour découvrir un corps lémurien déformant un mur de latex par sa progression. Un zoo contemporain aux couleurs vives s'anime sous mes yeux. Le ténor traverse la scène en marchant, vigoureux, suivi d'une soprano épanouie, d'une violoniste en tailleur, d'une percussionniste trop sérieuse,d'un danseur fantôme, enchaînés par les pieds .Ils parlent fort mais je n'entends rien. Une femme encore jeune, pendulant sur ses stilettos, quitte la scène, bruissante de taffetas, s'approche et me confie en chuchotant, rapidement: "Nous avons interdiction de danser" Je m'étonne. Elle poursuit son discours pendant que j'attrape une coupe de champagne au vol. "Elle nous séquestre!" J'ai faim. Où est le buffet? Je n'ose pas l'interrompre. "Son corps est si gras qu'il sue dès qu'il remue un doigt!" et le velours gratte, je répète.
Sur la pointe des pieds, j'essaye de distinguer le fond de scène dans l'espoir inouï de croiser un regard. Un seul regard. Celui d'un amant. Je veux aimer moi aussi, avec un coeur fou qui s'emballe pour un rien, un orgueil qui fout tout en l'air, et de l'érotisme aussi, merde. Je soûle une serveuse masculine pour avoir une autre coupe. Elle accepte en râlant. C'est très impoli, je trouve. Je finis par m'asseoir au bord du plateau, jambes pendantes, une bouteille à la main. Forcément, on me bouscule un peu. Je sais que je n'ai rien à faire ici, mais je reste, on ne sait jamais. J'espère le mouvement unique, éphémère, des corps fous qui s'étirent à l'extrême et se tordent pour répondre à mes questions muettes, qu'eux seuls peuvent entendre. De mon corps aux leurs, je prends leur sueur en larmes salées. J'accepte l'écume de leurs mouvements en bruine sur ma douleur, un baume camphré. Je me nourris de leur essoufflement....
Où sont-ils?
Je veux le corps exposé, la pensée reniée. Le dédale sinueux de l'amour impossible dans un saut déséquilibré, dans une ligne de force aiguisée; la fusion du couple à la peau électrisée qui s'effleure, se cherche, se percute.
Un regard libéré sur la nudité. Une lumière vive.
Je veux un coeur fou de joie, d'extase, de douleur.
Un autre rêve que le sien.
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